THE DEFINITIVE

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  OTIS ! THE DEFINITIVE OTIS REDDING 

Par Jean William Thoury / mars 1994

 

   

L'objet est si beau qu'il nous faut ici parler avant tout de présentation. 

Cette compilation consacrée à Otis Redding est un modèle du genre.

     Comme la majorité des coffrets américains, les quatre compacts de «Otis! The Definitive Otis Redding» (Rhino/Atlantic 71439) sont réunis dans un boîtier en hauteur, en carton, illustré à l'extérieur comme à l'intérieur (par des reproductions de partitions). Les disques eux-mêmes sont personnalisés. Dans chaque boîtier, à la place de l'habituel encart, on trouve un portrait en noir et blanc du chanteur. Chaque pose correspond à l'époque musicale abordée. Le clou de cette édition, c'est évidemment le livret, qui est sublime. Tous les renseignements sur Otis Redding ont été rassemblés sur une centaine de pages: discographies (45 et 33 tours, avec reproduction des pochettes), détails concernant les enregistrements (lieu, date, personnel, etc.), précisions quant à l'origine de chaque titre proposé une floppée de photos (toutes merveilleuses), trois essais et douze témoignages: Zelma (son épouse), Jim Stewart (fondateur du label Stax), Alan Red Walden (le frère de Phil, qui furent les associés d'Otis), Steve Cropper (le guitariste des MG's), AI Bell (responsable de promo devenu PDG de Stax), Carla Thomas (qui a enregistré un album en duo avec Otis), James Alexander (bassiste, l'un des deux seuls membres survivant du groupe les Bar-Kays, victimes de l'accident d'avion du 10 décembre 1967 qui fut fatal à Otis), Jerry Wexler (responsable chez Atlantic), AI Green (l'un des héritiers stylistiques d'Otis), Toots Hibbert (leader des Maytals, lui aussi influencé par Otis), Youssou N'Dour (artiste africain), Peter Gabriel (qui a écrit «Sledgehammer» en hommage à Otis). Tous emploient les mêmes mots pour tenter de décrire le personnage (honnête, spontané, naturel, attentif, énergique et calme, intense, bon, etc.) et l'artiste (génial, instinctif, complet, sincère, digne, unique, influent, etc.). Jerry Wexler évoque le jour où Otis Redding fut épaté par Phil Spector parce que celui-ci connaissait par coeur tous les accords de toutes ses chansons. Otis ne se souciait pas de race ni de religion. Il réagissait aux qualités de chacun et aimait la musique par dessus tout. Cette grandeur d'âme peut facilement être ressentie à l'écoute de ses disques. C'est là le principal miracle le concernant. C'est avec un talent bien particulier qu'il parvient à nous faire comprendre ses sentiments. Faisant sienne l'expression soul, il chante réellement avec son âme, qu'il met toute entière dans chaque chanson.  

Zelma Redding et Phil Walden             

    Que Otis Redding ait été un farouche adversaire du racisme (qui, comme chacun sait, peut malheureusement fonctionner dans les deux sens entre les communautés blanche et noire aux USA) est évident. Non seulement il a écouté et influencé des musiciens blancs, mais il a enregistré ses meilleurs disques avec les MG's, groupe parfaitement équilibré sur le plan racial avec deux musiciens noirs, Booker T. Jones (claviers), AI Jackson (batterie) et deux blancs, Steve Cropper (guitare) et Donald «Duck» Dunn (basse) qui a remplacé Lewis Steinberg en 1964. Otis travaillait chez Stax, un label fondé par deux Blancs (Jim Stewart et Estelle Axton) qui n'avaient pratiquement que des Blacks comme vedettes. Et il avait pour associés fidèles les frères Phil et Red Walden, deux jeunes Blancs, comme lui de Macon en Géorgie (d'où sont également originaires Little Richard et James Brown). Quant à l'engagement social d'Otis, il est ici représenté par la chanson qu'il a réalisée pour inciter les jeunes à rester à l'école («Stay In School»). Tous les artistes ont, à leurs débuts, des modèles. Otis avait une admiration sans bornes pour Sam Cooke. Il a toujours gardé en tête l'exemple de ce chanteur noir qui eut le culot de monter son propre label, d'être indépendant vis-à-vis du business. Mais, autant Sam Cooke avait un style vocal policé, autant Otis Redding était musclé et rugueux, choisissant en cela de suivre l'autre idole de sa jeunesse, Little Richard (il est évident qu'il a également écouté beaucoup d'autres artistes, comme Ray Charles, James Brown, Jackie Wilson, etc.). Cette option est évidente à l'audition des versions que Otis fait des classiques de Sam Cooke («Cupid», «Chain Gang», «Shake», «Try A Little Tenderness», etc.) qu'il transforme systématiquement, alors qu'il interprète «Slippin' And Slidin'» avec la même approche vocale que celui qui a popularisé la chanson, Little Richard.

 

    Les premiers enregistrements d'Otis sont présentés ici (tout est dans l'ordre chronologique, à l'exception du quatrième volume, consacré aux bandes réalisées en public), y compris «She's AIIright» et «Gettin' Hip», de juillet 1960, ses premiers pas en studio, avec les Shooters. Le premier titre fut commercialisé par Trans World, avec «Tuff Enuff» en face B, tandis que le second vit le jour sur l'album  «Soul As Sung By Otis redding»  sur Alshire Presents. Les deux compositions retenues ici sont, déjà, signées par Otis lui-même. A Macon, Otis fit partie, en tant que chanteur (mais aussi un peu comme homme à tout faire) des Pinetoppers, le groupe du guitariste Johnny Jenkins, dont s'occupaient les frères Walden. On peut entendre ici le fameux «Shout Bamalama» (simple Confederate de 1960) sur lequel Otis imite Little Richard avec beaucoup d'amour et un certain brio. En 1961, Joe Galkin, attaché à la promotion du label Atlantic, publia (en échange de la moitié du management) «Love Twist», un simple des Pinetoppers, sur son propre label, Gerald. Atlantic constatant que ce 45 tours réussissait à franchir la barre des 25000 exemplaires manifesta son désir de voir les Pinetoppers auditionner pour Stax (dont Atlantic est le partenaire sur le plan national). La maquette de Johnny Jenkins fut apparemment décevante, mais les dernières trente minutes, allouées à Otis Redding, furent décisives. Stax (exigeant les droits éditoriaux au passage) publie en décembre 1962 un premier disque, «Hey Hey Baby» / «These Arms Of Mine», deux originaux du chanteur, sur son label Volt. C'est en fait la face B qui plut à John R. Richbourg, un animateur de radio influent, basé à Nashville, qui, en échange des droits d'édition - qui semblent représenter la monnaie d'échange habituelle! - programme régulièrement cette ballade poignante pendant six mois, jusqu'à ce que le public accroche enfin. C'est ainsi que la carrière d'Otis Redding a réellement pris son essor. Huit mois plus tard il enregistrait «That's What My Heart Needs» / «Mary Had A Little Lamb», et ainsi de suite (voir JBM N° 66). En dépit de ses succès en Europe (France et Angleterre) ainsi qu'au festival de Monterey, en juin 1967, devant le public pop, Otis Redding ne réussit véritablement à atteindre le sommet du top qu'avec «Sitting On Dock Of The Bay» enregistré quelques heures avant sa mort. Ceux qui sont sensibles à son art empreint de chaleur, de force et de sincérité aimeront ce magnifique coffret, sur lequel toutes les facettes de ce chanteur génial sont représentées, depuis la pub pour Coca-Cola jusqu'à , «I've Got Dreams To Remember», subtil mélange blues-gospel-R&B, raffiné, beau et poignant. La carrière d'Otis n'a duré qu'à peine six ans, mais elle fournit malgré tout la matière à 96 morceaux. Et chaque seconde vaut vraiment la peine d'être écoutée. 

 

Jean-William THOURY in JUKEBOXmagazine n°79 - mars 1994

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