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Bill Graham présente : Une vie rock'n'roll
 

    
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Ci-dessous un extrait du livre avec les pages consacrées à OTIS REDDING

avec l'aimable autorisation de Yves Jolivet, directeur des éditions

LE MOT ET LE RESTE

 

 

Décembre 1966 – FILLMORE AUDITORIUM – San Francisco

 

Bill Graham dans son bureau du Fillmore
(c) Gene Anthony

 

BILL GRAHAM : Dès le départ, j’ai accepté l’idée que je ne connaissais pas grand-chose à la scène rock de l’époque. Toute ma vie j’avais été amateur de musique latino. Comme je n’écoutais pas la radio, j’étais déconnecté de l’actualité musicale, et même dans le cas contraire, je n’aurais pas entendu la musique qu’on jouait au Fillmore . Ma première initiation à la scène eut lieu la première fois que Paul Butterfield est venu jouer. On s’est mis à parler de blues, de Chicago, du delta du Mississippi, et il m’a balancé un tas de noms : les Staple Singers, Otis Redding, Bobbie « Blue » Bland, James Brown et Chuck Berry.

 Parmi eux, il y en avait un que tout le monde mourait d’envie de voir, dont on disait « c’est le meilleur de tous » Otis. Otis Redding. Tous les gens à qui je parlais étaient d’accord. Pour convaincre Otis de venir jouer au Fillmore, j’ai pris l’avion pour Atlanta, pour me rendre ensuite à Macon, autant dire au milieu de nulle part. Je crois que ça les a impressionnés que je fasse le déplacement exprès. Mais je me disais « comment expliquer à quelqu’un que j’aimerais vraiment qu’il vienne jouer pour moi ? » J’aurais pu proposer dix mille dollars, mais ça aurait signifié mon arrêt de mort. Faillite immédiate. A l’époque, je ne pouvais pas me le permettre. Ou alors j’aurais pu lui dire que lorsque je parlais à des artistes que je respectais, comme Paul Butterfield, Michael Bloomfield ou Jerry Garcia, lorsque je leur demandais « qui est le meilleur selon toi ? », ils me répondaient tous que c’était lui.

 J’ai essayé de rester très humble, de ne pas dire des trucs du genre « il faut absolument que tu viennes jouer au Fillmore, la meilleure salle de concerts du monde ». J’ai fait plutôt l’inverse. « tout le monde me dit que ça n’ira pas tant que je ne t’aurai pas convaincu de venir personnellement, je suis amateur de musique latino et je ne connais pas très bien ce que tu fais. Je suis plutôt un fan de Carmen macRae ».

 Son entourage m’a posé des questions sur les jeunes qui fréquentaient le Fillmore et sur les drogues qu’ils prenaient. Ils avaient l’impression que des rites vaudous avaient lieu là-bas. Les lumières, les peintures, les fringues extravagantes, ils trouvaient ça bizarre. C’est une autre raison pour laquelle me rendre à Macon a été utile. Parce que j’étais un type plutôt  normal, et habillé normalement. Il a fini par accepter de venir, avec son groupe, qui s’appelait le Robert Hathaway Band. C’était en décembre 1966. Otis Redding fut de loin l’artiste le plus extraordinairement talentueux que j’aie jamais vu. Incomparable. A l’époque comme aujourd’hui.

 



Alan Walden, Phil Walden et Otis Redding
Redwal Office, Macon
 

 

PHIL WALDEN : J’étais manager d’Otis. Je crois que c’est Jon Landau qui m’a parlé du Fillmore et que ce n’était pas un problème d’aller y jouer. A l’évidence, on pensait que ça serait à notre avantage d’y passer. Parce qu’à l’époque, notre accès au marché « blanc », pour dire les choses très franchement, était très limité. Otis avait joué devant des publics blancs, mais dans des universités blanches du Sud parce que c’était une tradition : les Noirs avaient toujours diverti les Blancs là-bas…

 Dans le métier proprement dit, le business des musiques noires, presque tous les managers étaient blancs. A l’époque, on n’arrêtait pas de me dire « hé mec, tu ne peux pas traiter ces gens comme s’ils étaient blancs. Si tu fais ça, ils vont te bouffer. Tu leur donnes un doigt, ils vont vouloir la main. Puis le bras. Ils veulent tout. Ils n’en ont jamais assez ».

 Pourquoi est-ce qu’ils devraient en avoir assez ?  Pourquoi est-ce qu’ils ne voudraient pas qu’on leur donne autant qu’aux autres ? Moi, si on me disait de me contenter de ce qu’on me donne, je ne serais jamais satisfait. Je ne voulais pas que le doigt. Je voulais aussi la main. Le bras. Et tout le reste.

 

affiche du concert des 20/21/22 décembre 1966
FILLMORE AUDITORIUM
Art: Wes Wilson

 

BILL GRAHAM : Tous les groupes de San Francisco voulaient faire la première partie d’Otis ! Le premier soir, ce fut le Grateful Dead. Janis Joplin s’est pointée à trois heures de l’après-midi le jour du premier concert pour être bien sûre d’être au premier rang. Tout le monde voulait absolument être présent. Je n’ai jamais revu quelque chose de semblable. Tous les musiciens sont venus. C’était le seul, le vrai, l’unique. Si tu aimais le rhythm’n’blues, le rock’n’roll, blanc ou noir, ou le jazz, tu venais voir Otis.

 Le groupe derrière lui était énorme. Dix-huit musiciens. Le premier soir, il a mis un costume vert, une chemise noire et une cravate jaune, avec un porte-clés accroché à sa ceinture. Un mètre quatre-vingt-sept, une sorte d’Adonis noir. Il bougeait comme un serpent. Comme une panthère traquant sa proie. Il était le maître de l’univers, et il le savait. Il était magnifique, tellement sensuel, ruisselant de sueur, enflammé et flamboyant.

 Il était le prédécesseur de celui qui a vraiment franchi le pas de jouer devant des publics mélangés, avec à la fois des fans de rock noirs et blancs. Jimi Hendrix. Ce n’est qu’avec l’arrivée de Jimi que j’ai pris conscience qu’Otis avait été là avant lui. Jimi a été le premier à être ouvertement désiré par des femmes blanches qui n’en étaient même pas conscientes. Mais Otis était son prédécesseur.

 Sur scène, il n’arrêtait jamais de bouger. Il chantait une chanson et à la fin de la chanson, il fanfaronnait. « Yeah ! Waouh ! Hé ! Oh ! Yeah ! Et un, et deux … » , puis il enchaînait avec la chanson suivante. Au bout de trois ou quatre chansons, ce premier soir, j’étais sur le côté de la scène et je n’en croyais pas mes oreilles tellement il était bon.

 Puis il a commencé à faire son numéro de va-et-vient, « Yeah ! Oh ! Waouh ! » Pendant ce temps, il y avait une femme appuyée contre le devant de la scène, une magnifique jeune Noire avec une robe échancrée, qui s’est mise à gémir comme si elle ne pouvait pas se retenir. « O-tis ! Oh ! Ah ! Oh ! Ouh ! » Il l’a aperçue, et tout en continuant son va-et-vient, il a crié « yeah ! » dans son micro, a traversé la scène, s’est penché en avant et a fait quelque chose qui n’a jamais été égalé selon moi. C’était un beau mec, plutôt baraqué. Il s’est penché vers elle et lui a dit, les yeux dans les yeux : « je vais tout te donner, ma belle ! Un, deux … » Et toute la salle, comme un seul homme, a hurlé « aaah ! »  Je m’étais attendu à quelque chose d’inhabituel, mais pas à ça. C’était de l’animalité à l’état pur.

 Ce soir-là, il a fait une chose dont personne d’autre n’aurait été capable. Les gens étaient euphoriques,  ils hurlaient « ouaaaais ! Ouaaaais ! » et applaudissaient comme des fous. Mais au moment où les applaudissements commençaient à baisser, il leur a donné le coup de grâce en commençant à chanter « I been lovin’ you too long  … » Il le faisait à chaque fois – juste avant que ça retombe. « Vous êtes euphoriques ? Mais ça va bientôt retomber ? Pas de problème. Je suis toujours là. Je ne suis pas encore parti ! » Personne n’avait jamais fait ça, et à ce jour je n’ai jamais vu quelqu’un d’autre le faire. Quand Richard Pryor était au sommet, les rires ne s’arrêtaient pas une seconde. Un fou rire succédait au précédent, et les gens riaient jusqu’à avoir mal au ventre. Mais là, personne n’avait mal !

 Ce qu’il avait pour lui, c’est qu’il restait toujours très calme. Décontracté. Mais sans jamais s’arrêter de bouger. Le vrai Tom Jones, c’était lui – ce que Tom Jones a toujours rêver d’être.

 Un grand moment ! Le concert se termine, Otis remonte dans sa loge. Je suis devant la porte quand il me crie d’entrer. « Bill ! Bill ! » Je rentre et il me dit « j’adore ces gens ! » Il était à bout de souffle et suait à grosses gouttes parce qu’il avait vraiment mis le feu dans la salle. Ses musiciens ne touchaient plus terre. Ils savaient qu’ils avaient déchiré. Il était là, couvert de serviettes éponge. Je lui ai dit : « otis, je ne trouve pas les mots… Nom de Dieu… »  Et je ne me suis plus arrêté.

 La première chose qu’il m’a dite, après, c’est : « très jolies, les filles ici. Très jolies ! »

 

      

une affiche et un  flyer.  Version alternative

 

PHIL WALDEN : Otis a beaucoup aimé les filles du public. Il aimait beaucoup les femmes en général, où qu’il joue.  Il laissait toujours sa trace, dirons nous ! Ralph Gleason, l’excellent journaliste de San Francisco, a écrit l’une des meilleures critiques qu’Otis ait jamais reçue, où je trouve qu’il a parfaitement saisi le personnage.  Il a écrit qu’Otis Redding, c’était du sexe à l’état pur. Tout ce qu’il faisait. Chaque mot qu’il prononçait. Chacun de ses gestes. Et qu’il n’avait jamais vu de sa vie quelque chose d’aussi complètement sexuel.

 

BILL GRAHAM : « mon Dieu », ai-je dit à Otis. « Il y a encore deux soirs. Est-ce qu’il y a quelque chose qui te ferait plaisir ?

- Non, non… » Puis au moment où j’allais sortir de la loge, il m’a dit : « Bill, attends un instant ! On vient de rentrer d’Angleterre et là-bas, il était impossible d’avoir de la glace. Tu ne pourrais pas nous amener un grand seau avec des glaçons et des Seven Up ? »

- Aucun problème ! »

Je me suis précipité en bas et je suis allé voir Denise, qui était au comptoir. « Denise, il me faudrait deux grands seaux avec beaucoup de glace et des Seven Up !

-         Désolé, la machine à glaçons vient de tomber en panne.

-         En panne ? C’est quoi, ces conneries ?

-         On continue à servir à boire, mais sans glaçons… »

 Je suis sorti dans la rue. J’étais littéralement en transe. J’ai descendu Geary street en courant jusqu’au marché, où j’ai acheté un grand sac de glace. Puis je suis revenu au Fillmore, toujours en courant. J’étais à bout de souffle. J’ai posé le sac sur le bar et j’ai cassé le bloc de glace, puis j’ai mis les glaçons dans les gobelets et versé le Seven Up. En passant la porte à double battant pour remonter jusqu’à la loge, je me suis dit « comment faire pour qu’Otis se rende compte de ce que je viens de faire pour lui ? »

 Volontairement, je me suis remis à haleter bruyamment, comme si je venais de courir un 1500 mètres, et arrivé dans la loge, j’ai dit : « votre Seven Up, messieurs… Il y a assez de glaçons ? »

-         Qu’est-ce qui se passe ?

-         Oh, rien. J’ai été obligé de… Oh, peu importe !

-         Quoi ? Vas-y, qu’est-ce que tu as fait ?

-          Eh bien… » J’étais encore en train de reprendre mon souffle. « Rien de bien grave Je… On… Euh… La machine à glace est tombée en panne. J’ai dû courir au bout de la rue pour acheter de la glace Mais bon… Rien de grave ! »

 Otis a fait un geste génial : il a empoigné ma chemise, et il a dit « tu as vraiment fait ça ? Tu es allé chercher de la glace tout là-bas pour moi ?

- Ouais, ouais… Bon, et alors ? »

 Il m’a donné une grande accolade. Puis il s’est reculé et m’a dit « je vais te dire un truc, mec : la prochaine fois que je reviens dans cette ville, ce sera ici, pour toi ! »

Si quelqu’un voulait savoir ce que ce métier a d’unique, je lui raconterais cette soirée. Comment dire à un artiste que j’aimerais qu’il revienne ? En lui donnant du Seven Up, avec des glaçons. C’est le meilleur concert que j’aie organisé de ma vie. Je l’ai su tout de suite. Il n’y avait pas de « peut-être ». Otis au Fillmore, trois soirs de suite : impossible de faire mieux. Une nuit d’amour avec une femme qu’on aime vraiment, c’est génial. Ça l’était aussi.

 

PHIL WALDEN : Je crois qu’il y a deux affiches que j’ai conservées dans ma vie : celle du festival pop de Monterey, et celle d’Otis au Fillmore. Otis a eu une réaction amusante. Il a dit « oh, ces cons de hippies, mec. Ils fument tous de l’herbe comme si les drogues étaient légalisées. Regardez-les, ils sont tous défoncés ! » C’était une vraie révolution culturelle pour les Noirs qui débarquaient du Sud.

 Je crois qu’Otis a préparé le terrain à ce qui s’est passé dans les années soixante-dix, car pour la première fois, le public a découvert que sur beaucoup des meilleurs disques de musique noire, des musiciens noirs et blancs jouaient ensemble.

 Dans le sud, ça ne posait aucun problème. Visuellement, on ne le voyait pas. Mais ce qui se faisait de mieux musicalement venait du territoire commun que partageaient les Noirs et les Blancs dans le Sud. Beaucoup de gens ont dit plus tard « comment est-ce que Gregg Allman a appris à chanter comme un Noir ? » Il n’a jamais appris : ça faisait partie de sa culture. Gregg ne sait pas chanter autrement. Ça n’a rien d’exotique pour lui. Il serait incapable de chanter comme Donny Osmond ! Pour les déshérités blancs et noirs du Sud, la musique était le terrain d’entente.

 

BILL GRAHAM : J’ai su tout de suite à quel point il était bon. Avec chaque année qui passe, ses concerts deviennent encore meilleurs en comparaison des autres artistes que j’ai vus sur scène depuis. Otis ne dansait pas vraiment au sens littéral du terme, c’était l’intérieur de son corps qui bougeait. C’est de là que venait sa voix, et c’est grâce à ça qu’il mettait tout ce qu’il avait dans chaque chanson. Avec Otis, j’avais à chaque fois l’impression que c’était la première. Chaque concert était nouveau et différent. Il y avait l’intensité animale et physique. Il était le rythme à l’état pur. La passion incarnée. La clé d’un grand artiste, c’est sa capacité à donner l’impression chaque soir au public qu’il se donne à fond. Otis y parvenait. Et en cela, il reste inégalé. Personne d’autre ne lui arrive à la cheville.

Il y a certains chanteurs et groupes que j’adore. Mais qui est capable de chanter « gotta gotta gotta gotta… huh-huh-huh ! » comme lui ? Personne. Point barre.

 

 

 

 

 

 

Juin 1967 – MONTEREY POP FESTIVAL

 

 

     

Affiche du festival et affiche du film Monterey Pop. D.A. Pennebaker, 1969

 

 

PHIL WALDEN : En coulisse, tout le monde restait là les bras ballants. J’ai dit à Otis « on n’a pas beaucoup de temps. Tu as dit à Steve Cropper quelles chansons vous allez jouer ?

- Euh, non. 

- Putain, vous commencez dans dix minutes ! Tu ne penses pas que vous devriez vous mettre d’accord ?

- T’as raison. Qu’est-ce que tu penses qu’on devrait jouer ? »

 J’ai sorti un papier et un crayon. J’ai essayé de me souvenir quelles chansons avaient le mieux fonctionné sur la tournée européenne. Je lui ai suggéré « et si vous commenciez par « Shake » ? Les gens appelaient le public la « love crowd », alors j’ai suggéré à Otis que quand il chanterait « I Been Loving You Too Long », il vienne sur le devant de la scène pour faire un petit récitatif. « pourquoi tu ne dirais pas quelque chose à propos de ça ?

- Et qu’est-ce que tu penses que je devrais leur dire ? »  Alors on a imaginé ce petit monologue.

 Je me suis pris la tête avec Otis avant le concert parce que Booker T & the MG’s et les Bar-Kays étaient furieux contre moi. J’avais dit « OK, Booker, vous faites un morceau seuls, puis les Bar-Kays arrivent et vous faites un morceau ensemble, puis Otis arrive.

 - Hé, mec, on a passé pas mal d’heures en avion pour venir ici, on veut pouvoir jouer un set entier !

- Désolé, mais ça ne sera pas possible ».

 Ça ne leur avait pas plu. Ils étaient maintenant sur scène. Je me suis retourné, Otis était derrière moi, et je peux le jurer devant Dieu, il avait un pétard absolument gigantesque entre les lèvres.  « Arrête de déconner, putain, ne fume pas ce machin maintenant ! Pas juste avant d’entrer en scène !

 -  Rien à secouer. T’en fais pas, tout va bien se passer. Aucune inquiétude à avoir. C’est juste un concert, merde ! ».

 Ils n’avaient même pas eu le temps de répéter. J’avais écrit la tonalité de chaque morceau sur la setlist. Il est entré sur scène, il a crié « shake ! » et il a mis le feu tout de suite. Puis il a fait son petit monologue. Les gens étaient sur le cul.

 

   

 

 PHIL WALDEN : À la fin du festival, Otis m’a dit « pourquoi est-ce qu’on ne louerait pas une voiture ? On roulerait le long de la côte et on passerait deux ou trois jours à L.A. ?

- Excellente idée ! »

On a donc loué une voiture le lendemain matin, et ça a été un voyage génial, absolument merveilleux. Arrivé là-bas, j’ai acheté le L.A.Times. Pete Johnson avait signé un article dans lequel il avait écrit que le festival avait « vraiment décollé quand Otis Redding était monté sur scène ».  Otis était assis à côté de moi en train de boire un café et je lui ai dit, « Otis, nom de Dieu, on a vraiment cassé la baraque !

 - Tu te fous de moi. Ce petit concert ridicule ? Tu veux dire qu’ils ont bien aimé ?

 - Ouais. C’est ce qu’il dit dans l’article. Qu’on était les meilleurs de tout le festival !

 - Merde alors ! Tu crois ça ? » Pour lui, c’était juste un spectacle parmi d’autres. Auquel il avait participé gratuitement. On n’avait pas gagné un sou dans l’histoire.

 

    

Otis Redding & Jimi Hendrix au Monterey pop festival

 


 

MONTEREY INTERNATIONAL POP FESTIVAL, À L'ATTENTION DE JOHN PHILLIPS
8428 SUNSET BLVD LOS ANGELES - 3 MAI 1967 14h29

CECI CONFIRME LA VENUE D'OTIS REDDING,
BOOKER T AND THE MG'S ET THE MAR-KEYS AU
MONTEREY INTERNATIONAL POP FESTIVAL LE 17 JUIN.
LES ARTISTES SUSMENTIONNÉS SE PRODUIRONT SANS CACHET.
LE FESTIVAL FOURNIRA UN TRANSPORT AÉRIEN ALLER-RETOUR
EN PREMIÈRE CLASSE POUR SEPT PERSONNES AU DÉPART DE MEMPHIS, TENN.
ET POUR DEUX PERSONNES AU DÉPART DE MACON, GÉORGIE. LE FESTIVAL FOURNIRA ÉGALEMENT L'HÉBERGEMENT À L'HÔTEL POUR LES NEUF PERSONNES.
PHIL WALDEN

 

 

    

Extrait du livre à paraître en juin 2027.

Le premier souvenir marquant est Otis Redding. Personne ne s'y attendait. Jim Marshall raconte qu'il est arrivé sur scène comme un train de marchandises lancé à pleine vitesse, avec son costume en peau de requin vert citron. Il était non-stop, explosif. Jim se souvient que Mama Cass Elliot, dans le public à côté de Brian Jones des Rolling Stones, lui aurait dit : "Je suis dans l'un des plus grands groupes du monde et je ne voudrais pas passer après ça !". Six mois plus tard, Otis Redding mourrait dans un crash d'avion à 26 ans.

 

 

Extraits du chapitre consacré à Otis Redding.

 

Le couvre-feu de minuit approchait alors que l'air devenait humide sous une légère pluie, comme si les dieux transpiraient en attendant ce qui allait arriver. Un cheval fougueux originaire de Dawson, en Géorgie, arpentait le côté de la scène avec de l'inquiétude. OTIS REDDING venait de rentrer d'une tournée tumultueuse en Europe qui avait consolidé son statut de chanteur R&B/soul le plus captivant du milieu. Il suscitait un immense respect partout où il allait. Son manager, Phil Walden, reconnaissait toutefois que l'Amérique restait une maison divisée ; jouer sur le «chitlin' circuit » — en se produisant principalement devant un public noir — apportait du prestige, mais pas d'argent véritable. Jerry Wexler, le patron du label Atlantic Records, était du même avis et a encouragé Walden à accepter le concert de Monterey pour prendre pied sur le marché en pleine explosion du rock blanc. De plus, il a aidé à couvrir les frais pour faire venir de Memphis la redoutable équipe de studio de Redding afin de garantir un impact maximal. Mais il se faisait tard et certains spectateurs dans la foule ont commencé à se diriger vers les sorties. Quelques instants plus tard, ils se sont précipités vers leurs places comme emportés par un raz-de-marée.  

Son groupe d'accompagnement, l'élégant et percutant BOOKER T. AND THE MGs, accompagné des cuivres des MAR-KEYS, se tenait prêt au moment où Redding a frappé droit au cœur du festival en criant : « C'est le public de l'amour, pas vrai ? On s'aime tous, n'est-ce pas ? » avant de se lancer dans « Shake » de Sam Cooke.  

Aucune image n'a mieux incarné la totalité de l'expérience de Monterey qu'Otis Redding et la revue Stax/Volt, bondissant sur le backbeat pendant que le spectacle de lumières liquides se métamorphosait derrière eux comme Morphée sous le charme d'un démon. Vêtue de costumes en peau de requin, coiffée au millimètre près et envoyant un rythme à quatre temps, cette machine musicale survoltée s'est attaquée à la construction superficielle de la fracture raciale et culturelle. Alors que les fans se pressaient au pied de la scène, Redding a été couronné roi de la coalition Day-Glo. Aussi éphémère soit-il, ce fut un couronnement à couper le souffle.

(Le choix de Day-Glo est particulièrement évocateur : il associe à la fois les couleurs vives de l’esthétique psychédélique et l’idée d’une nouvelle communauté culturelle qui transcende momentanément les clivages raciaux).
 


 

JOAN BAEZ : Je venais de débarquer de New York, j'attendais juste de voir Otis.

JANIS JOPLIN : Il a attrapé le public par le col et l'a obligé à écouter. C'est le chanteur le plus percutant que j'aie jamais vu. Il ne vous laissait pas parler à votre voisin, ni bécoter qui que ce soit. Il fallait écouter. Et j'ai écouté !

ERIC BURDON : Mec, quand il est monté sur scène, accompagné par le groupe de Stax, il a fondu comme une glace au soleil, la main en l'air en faisant le signe de la paix, en disant : « C'est le public de l'amour, n'est-ce pas ? » Et le public est devenu fou. Il s'est lancé dans son concert et a honoré sa réputation de meilleur chanteur soul de tous les temps. Je me rappelle m'être trouvé devant la scène, sous la pluie fine, à côté d'un visage extrêmement familier des écrans britanniques (qui restera anonyme), et sans qu'un mot ne soit échangé entre nous, on s'est soudainement tenus la main. Elle s'est tournée vers moi et m'a offert une rose à longue tige.

ZELMA REDDING : (Sa femme) Quand Otis est rentré, il m'a dit que ce festival lui avait fait gagner cinq ans de carrière.

PHIL WALDEN : Otis n'a pas eu besoin d'enflammer une guitare. Il n'a pas eu besoin de démolir un ampli. Il n'a même pas eu besoin de se mettre à genoux. Il s'est juste présenté là et a joué sa musique.

AL KOOPER : J'ai vu Otis Redding désarmer le public. Il était formidable. Le public ne le connaissait pas vraiment et il n'avait jamais joué devant un public blanc auparavant. C'était génial. « C'est le public de l'amour. » Des trucs comme ça. Ils lui ont donné beaucoup d'amour. Et il avait l'un des meilleurs groupes de l'histoire du rock 'n' roll derrière lui. J'avais déjà vu Al Jackson. C'était le Charlie Watts de la musique noire.

JACK CASADY : Il y avait tellement d'amour chez cet homme, tellement de générosité. Il avait cette chance de jouer devant un public entièrement blanc. Il n'a pas essayé de faire du politiquement correct, c'était juste un chanteur de Memphis avec son groupe de soul de Memphis. Ces gars-là avaient été des héros pour moi, d'une certaine façon. Je n'ai jamais imité leur style en tant que musicien, mais leur musique faisait absolument partie de moi. Al Jackson m'a donné certains des meilleurs conseils qu'un musicien m'ait jamais donnés sur le tempo et le rythme. Sur scène, Otis coupait le rythme, et Al était pile là. Ça n'a rien à voir avec le fait d'accélérer parce qu'on est nerveux. Il contrôlait la situation — il le faisait avec une excitation maîtrisée. Ce n'était pas un groupe Motown. Eux représentaient quelque chose de plus léché, de plus pensé. Les artistes Motown n'étaient pas aussi bruts et ne dégageaient pas ces sous-entendus sexuels comme Otis le faisait. De plus, son groupe était mixte. C'était quelque chose d'assez inédit dans le Sud. Et c'était l'un des meilleurs groupes au monde. Ils ont enregistré presque tous les morceaux pour Stax-Volt Records. Les gens de l'industrie musicale ou ceux qui s'y intéressaient les connaissaient. Ils reflétaient ce qui se passait à cette époque. Il y a donc eu une forme différente d'« intégration » à Monterey. C'était l'effondrement de beaucoup de stéréotypes pour les gens.

 



WAYNE JACKSON : Au départ, ça devait être Otis et ses musiciens habituels qui partaient en tournée. C'est Jerry Wexler qui a dit : « Non. Ils veulent entendre le le son de Stax ». Le public britannique les connaissait sous le nom du groupe Stax/Volt — les Mar-Keys et Booker T. and the MGs. Ils aimaient Otis Redding comme nous aimions tous Otis, mais le groupe de chez Stax était le plongeoir d'où il s'élançait. On reconnaît tout de suite le son des cuivres. Moi, Andrew Love et Floyd Newman avons un son bien précis. Tous ces disques avaient la guitare de Steve Cropper, la batterie d'Al Jackson, la basse de Duck Dunn et l'orgue de Booker. Ces éléments sont très distinctifs et c'est ce qui faisait le son Stax. Et c'est de là qu'Otis venait. Jerry Wexler a donc été très clairvoyant de dire ça.
Quand j'étais avec Otis, il était sur une autre planète d'énergie. Il était comme un gamin de 16 ans constamment en ébullition. Parce que tout ce à quoi il pensait, c'était écrire une chanson et entrer en studio. C'était ça, sa vie.

JERRY HELLER (Agent de tournée) : Monterey était le premier festival où j'allais, mais je travaillais depuis quelques années avec George Wein au festival de Newport. Je m'occupais d'Otis et je venais de le rencontrer par l'intermédiaire de Phil Walden, un personnage haut en couleur qui était son manager. Je n'avais jamais vu Otis en concert avant, seulement en film à l'Olympia de Paris. Et Otis était un homme imposant. Il était comme Aaron Neville. Il pouvait vous souffler par la simple puissance et l'intensité de sa voix et de ses textes. La raison pour laquelle j'étais à Monterey avec Otis, c'est que j'avais dit à Joe Glaser, mon patron chez Associated Booking : « Ce gars peut devenir une énorme, énorme star de la pop. Ce gars peut devenir une grande star du rock 'n' roll. »
Après Monterey, j'ai appelé Bill Graham et Otis devait faire le Fillmore West. On s'est arrangés pour programmer plusieurs dates. J'ai parlé aux promoteurs, Wolf et Rissmiller à L.A., et à des gars partout dans le pays qui étaient mes contacts, pour booker Otis. J'allais lui faire gagner de la vraie monnaie. On le positionnait vraiment. Mais rappelez-vous, il avait déjà fait la revue Stax/Volt en Europe, et regardez les tubes qu'il avait déjà écrits.

 



ANDREW LOOG OLDHAM : Quand Otis est monté sur scène, vous oubliiez toute la logistique. Nous savions que nous étions en train de faire un petit pas en avant pour l'humanité. Phil Walden, son manager, était aux anges. Il savait qu'il venait de passer des bus aux avions.

JERRY WEXLER : Le concert d'Otis à Monterey m'a stupéfié. Il a scotché ce public de fumeurs de joints d'une manière qui m'a médusé, parce que ce n'était pas son public de base. Il a mis ces hippies dans sa poche ! C'était irréel. « C'est le public de l'amour. » À Monterey, une partie de l'accord était que je puisse voir Booker T. and the MGs, Cropper, Duck, et Al Jackson devant le public. Naturellement, on a fait venir Booker T. and the MGs pour être son groupe d'accompagnement. Un groupe de rock fantastique et très fort est passé juste avant eux, c'était Jefferson Airplane, vous savez, avec des amplis Marshall de 6 mètres de haut et tout le bazar, donc ça déménageait.
Maintenant, Booker T. and the MGs ouvrent leur concert avec leurs petits amplis Sears Roebuck, et vous savez quoi, ça a fait baisser le volume. La façon dont vous maîtrisez une foule bruyante — si vous êtes bon — c'est de jouer doucement. Ne tentez pas de jouer plus fort qu'eux. Ils se sont installés et étaient tellement bons qu'ils ont capté toute l'attention, et quand Otis est arrivé sur scène, le public était prêt. Écoutez, non seulement j'aimais Steve Cropper en tant que guitariste, mais je le considère comme un guide monumental vers une nouvelle façon de jouer de la guitare. Quelque chose que seuls lui et Cornell Dupree, à ma connaissance, pouvaient faire : jouer une sorte de rythme et de solo en même temps. Quand il jouait, il y avait un petit turn-around, un petit obbligato, une petite attaque et c'était note par note sur une seule corde.

 

 Otis Redding et Jerry Wexler le 17 juin 1967 .
 


STEVE CROPPER : À Monterey, on n'a pas eu le temps de faire de balance, de répétition, rien. Juste se brancher et monter jouer. Nos vêtements étaient différents de ceux des flower children. Et c'était le début du « sois toi-même et fais ce qui te plaît ». C'était la liberté par rapport aux profs, à la maison, aux parents, à la société. C'est comme ça que tout a commencé. C'était l'époque de la guerre du Viêt Nam ; on se sentait très contrôlés par le gouvernement, qui allait nous dire quoi faire, quand le faire, où le faire et comment le faire, à cause de la conscription.
Tout ce qu'Otis touchait, il se l'appropriait, comme « Shake » de Sam Cooke. Toutes ces choses, vous les écoutez et c'est un peu comme un grand acteur : si Gene Hackman prend un rôle, ou si James Stewart prend un rôle, ils deviennent ce personnage. Et au moment où vous le regardiez, vous faisiez partie d'eux. Vous voyez ce que je veux dire ? Vous ne pensiez pas à quelqu'un d'autre en train de le faire.
Otis avait trouvé son public, et Monterey l'a aidé à s'ouvrir à un marché pop blanc plus large. Ils savaient déjà à quel point il était grand en Europe, et l'Europe n'était pas un public ciblé rhythm and blues. C'était plus général. Il était grand en France et il était grand en Angleterre. Phil Walden et Atlantic voulait ce même genre de reconnaissance de ce côté-ci, et ils avaient beaucoup de mal à passer à la radio pop. Aucun problème pour passer sur les radios R&B, pas du tout. On savait donc ce qu'on voulait faire. Sans l'ombre d'un doute, la tournée Stax/Volt elle-même, en Angleterre et en Europe, a changé la vie de tout le monde. Elle a changé les musiciens et le côté exécutif.

BOOKER T. JONES : C'était une époque différente sur la planète Terre. Quand on a atterri à Monterey, l'atmosphère ne ressemblait à rien de ce que j'avais connu dans n'importe quelle ville auparavant. Je ne me rappelle pas avoir vu la moindre voiture de police. Je me souviens d'un sentiment de liberté dont j'ignorais l'existence même en Amérique. Par exemple, une personne qui avait faim pouvait entrer dans un restaurant et manger sans payer, sans aucun problème. On aurait dit que la ville était ouverte, totalement ouverte. Ça m'a touché, parce que c'était un moment tellement particulier pour l'humanité. C'était incroyable de voir ça. C'était incroyable de voir même des Hell's Angels être serviables et gentils ! Toute la ville était comme ça, et ça s'est propagé à tout le monde là-bas. Et ça m'a vraiment marqué. Otis mêlait le style du blues avec le style de Sam Cooke et celui de Little Richard. Tous ces styles étaient présents chez Otis. Aucun autre chanteur ne faisait ça. Et nous travaillions avec lui et on se sentait vraiment privilégiés de faire de la musique à ses côtés.

 

A gauche, Otis Redding et Jerry Wexler dans le public du festival de Monterey International Pop Festival .
 

 

 

 

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