Le glorieux Rock'n'Roll
a résisté pendant de nombreuses années aux assauts plus ou moins
commerciaux de nouveaux rythmes, tels que le Madison, le Hully
Gully, le Twist et autres, en sortant victorieux. La
contribution inestimable de Bill Haley, d'Elvis et des Beatles a
fourni la sève nécessaire à sa préservation.
Mais ces artistes se
sont progressivement éloignés du classicisme du rock pur, et peu
à peu, une ancienne expression musicale, le Rhythm'n'Blues, a
refait surface avec force. Il est curieux de constater que la
cause de cette résurgence est en grande partie la jeunesse
anglaise. Tout comme les Beatles ont déclenché la renaissance du
« Roll Music », « Roll Over Beethoven », les Rolling Stones
imitant Muddy Waters en reprenant « Pain in My Heart » de
Redding, et les Who et les Moody Blues avec « Please, Please,
Please » et « I'll Go Crazy » de James Brown, ont tous contribué
à populariser et à revitaliser ce rhythm and blues, qui a
triomphé de son ancien rival.
Le prochain concert de
Bill Haley à Paris, avec l'occasion pour lui de reconquérir le
terrain perdu, relève davantage de la curiosité que d'un
véritable spectacle rock.
James Brown, Wilson
Pickett et Otis Redding constituent l'avant-garde de ce genre.
Ses disques font
désormais partie intégrante du répertoire de tout bon fan, et
non plus un privilège. Les Beatles ont récemment déclaré que le
dernier album de James Brown était leur album de référence.
James Brown a triomphé à Paris cet été avec son « Steelshow » et
Otis Redding vient de réitérer cet exploit, de manière encore
plus spectaculaire.
Il convient également de
noter que les nouvelles danses « Jerk », « Monkiss » et autres
sont de légères variations du rhythm and blues, et que la force
de ce genre, le fondement de son avenir, réside, comme son nom
l'indique, dans une expression pure du blues, laissant une large
place à l'improvisation, à l'émotion et à l'âme, le tout soutenu
par un rythme entraînant, syncopé et pourtant implacable, celui
d'un « mur de cuivre », ou d'un grand orchestre.
PREMIER RÉCITAL
: « HAPPY BIRTHDAY » Olympia Paris le samedi 10 septembre 1966
en matinée à 16h30.
La première partie est
de qualité médiocre, avec Les Bowlers, Régis Barly, Vigon et Les
Lemons, imitateurs de Little Richard, Coco Briaval, quatre très
jeunes jazzmen, âgés de 12,14, 16 et 18 ans, ce dernier étant
espagnol, Diego, ont été une véritable révélation par leurs
performances et leurs compositions. The Crews a fait sensation
avec la mobilité presque dansante de leur chanteur noir. Puis,
le « mur de cuivre » d'Otis Redding fait son apparition. Trois
saxophones, deux trompettes, un trombone, deux guitares et une
batterie, tous parfaitement alignés, jouent et dansent,
participant activement au spectacle.
Ils sont présentés comme
les meilleurs musiciens d'Amérique. Vêtu d'un costume « rouge
brique », Otis Redding apparaît et l'enthousiasme explose et
scellait le destin d'Otis Redding et de son formidable orchestre
de Rhythm and Blues.
Sa mobilité désoriente
les cameramen de la télévision française, qui le poursuivent
frénétiquement.
D'une voix expressive et
rauque, il nous offre « Shake », « Mr. Pitiful », « Good to Me
», « I've Been Loving You too long » et « Satisfaction », entre
autres, révélant l'immense potentiel de Redding comme
compositeur, interprète et véritable homme de scène.
Son énergie débordante
est maîtrisée et consciente. Point de folie, mais plutôt une
expression libre et une improvisation parfaitement orchestrée.
Le public exulte et réclame un rappel. Le présentateur HUBERT
rappelle à tous qu'Otis avait fêté ses 25 ans la veille, et
toute la salle entonne « Joyeux anniversaire », qu'il chante
également avec son orchestre.
Parmi le public, Claude François
semblait affaissé et réservé, de mauvaise humeur, car il croyait
avoir un spectacle débordant d'énergie, de rythme et de danse,
mais après avoir vu Otis Redding...
Sa prestation s'est conclue en apothéose
/ La consécration du rhythm and blues.

Programme de l'Olympia des 10 et 11 septembre
1966.
DEUXIÈME RÉCITAL
: ENTHOUSIASME ET DÉLIRE.
Olympia Paris le dimanche 11 septembre
(en deuxième matinée, à 17h30).
Personnellement, je
partage l'avis du grand Otis Redding mais c'est peut-être parce
que nous le connaissions déjà, ce qui nous permettait
d'apprécier plus facilement son talent. Un costume bleu vif, un
gilet, et le même programme. Tout semblait se dérouler comme la
veille, mais une atmosphère plus électrique était palpable. Le
dernier musicien du « mur de cuivres » l'a sans doute remarqué
lui aussi, car, posant son trombone, il s'est avancé de quelques
pas et nous a offert une démonstration de danse, aux côtés de
Redding, sur les accords de « Satisfaction » (une version qui
surpasse de loin celle des Rolling Stones). Cela a encore
galvanisé le public et peu après, dans un enthousiasme général,
quelques personnes spontanées ont sauté – ou plutôt, grimpé –
sur scène pour danser elles aussi.
Le public, qui avait
trouvé une bonne assemblée cette fois-ci, se débrouillait très
bien. Mais comme dans les arènes, le service de sécurité,
hostile à la spontanéité, empêchait d'autres personnes de se
joindre à eux. Quelques minutes plus tard, Otis accéléra le
rythme, mettant fin à une situation qui commençait à devenir
tendue. Le grand rideau se baissa, mais le public, mécontent,
pressa les organisateurs de le relever à nouveau, permettant à
Otis Redding de poursuivre son interprétation de
« Satisfaction ». Et nous continuâmes à le voir plus en forme
que jamais pendant un moment, jusqu'à ce qu'une nouvelle vague
d'artistes improvisés, menée par une jolie blonde, envahisse à
nouveau la scène. Cette fois, le rideau est enfin tombé,
concluant le grand spectacle qu'était Otis Redding et son
formidable orchestre de Rhythm and Blues.
Nous sommes arrivés à
l'heure au Grand Hôtel le dimanche 11 septembre pour notre
rendez-vous, mais on nous a fait patienter ; Otis Redding
dormait encore, ayant fêté son anniversaire au « Paris by
Night ». Lorsqu'il nous a salués, il était encore au lit, en
train de prendre son petit-déjeuner. Il était 14 h. Nous avons
installé le magnétophone là où nous pouvions, afin de ne pas
perturber le chaos ambiant, et avons commencé à recueillir ses
impressions et ses réponses.
R : Je suis né le 9 septembre 1941 à
Dawson, en Géorgie, et j'y ai vécu pendant ma jeunesse, mes
études, puis à l'université, jusqu'à ce que je commence à faire
de la musique.
Q : Votre physique (1,90 m et 90 kg)
laisse penser que vous êtes sportif. C'est exact ?
R : Oui, j'ai pratiqué de nombreux
sports à l'école : football américain, équitation, natation.
Q : Quelle a été votre première
composition et comment est-elle née ?
R : C'était à Memphis, dans le
Tennessee, lors d'une séance d'enregistrement avec Johnny
Jenkins. Il m'a fallu 40 minutes pour composer « These Arms on
Mine », ma première chanson.
Q : Comment avez-vous commencé à chanter
? Quand ?
R : En 1962, après « These Arms on Mine
», je me suis consacré entièrement à la composition et au chant.
J'étais musicien et j'ai joué avec Johnny Jenkins.
Q : De quels instruments jouiez-vous ?
R : Presque tous : guitare solo, basse,
batterie, piano, orgue.
Q : Avez-vous appris à lire la musique ?
R : Non. Je joue uniquement à l'oreille.
Je ne sais ni lire ni écrire la musique et je n'ai pas
l'intention de le faire.
Q. Mais vous arrangez vos propres
compositions ?
R. Oui, toujours à l’oreille, mais je
m’en occupe moi-même. Mes musiciens apprennent aussi à
l’oreille.
Q. Quelle est votre meilleure
composition, selon vous ?
R. « I’ve Been Loving You too long ».
Q. Et votre plus grand succès ?
R : Mon plus grand succès a été « Mr.
Pitiful » ; c'est bien aussi, ajoute-t-il avec un sourire
bienveillant.
Q. Que pensez-vous du public français ?
R : J'ai beaucoup aimé ; c'est assez
similaire au style américain. La légère différence perceptible
tient peut-être au fait qu'ici, ils ne comprennent pas tout ce
que je dis.
Q. Et les jeunes aux cheveux longs ?
R. Je suis tout à fait d'accord. Je ne
vois pas pourquoi on devrait s'opposer au fait que les jeunes
veuillent ou non avoir les cheveux longs, s'ils le souhaitent.
Q. Aimez-vous des jeunes chanteurs ou
groupes ?
R. J'admire les Beatles et les Stones,
entre autres, mais mon chanteur préféré est Bob Dylan.
Q. Donnez-moi un nom qui représente
l'histoire du rock depuis ses débuts.
R. (Après une longue réflexion) ... Sam
Cooke (décédé récemment).
Q. Connaissez-vous des chanteurs ou
groupes espagnols ?
R. « Black is black », je sais qu'un
groupe espagnol la chante, mais je ne sais pas lequel... (Je lui
donne des détails sur Los Bravos, et il semble ravi.)
Q. Quelles sont les différences pour
vous entre le jazz, le rock et le blues ?
R. Je préfère le rhythm and blues, c’est
ce que je chante, car le jazz est avant tout de la musique, et
je ne comprends pas, je ne peux pas saisir ce qu’une personne
peut exprimer uniquement par la musique. Le rock, à de rares
exceptions près…
Q : Et entre le blues et le rhythm and
blues ?
R : Je peux chanter du blues avec ma
seule guitare, mais mon énergie est bien mieux canalisée par
l'accompagnement de mon orchestre. Les morceaux sont plus
aboutis, et l'intensité des émotions est plus forte et plus
rapide.
Q : Quels sont vos projets ?
R : Continuer à me produire sur scène.
Je pars en Angleterre pour une tournée : Bristol, Manchester,
Londres. Je chanterai au Carousel Club et puis……
Q. Es-tu déjà allé en Espagne ?
R. Pas encore, mais c'est un pays qui me
plaît beaucoup ; Je nage pas mal, et je pense que l'Espagne me
plaira encore plus.
Q : Qu'est-ce que tu t'attends à trouver
en Espagne ?
R : Je sais que le temps est super, mais
au Mexique, en Californie, dans toute cette région, il y a aussi
beaucoup de soleil et de beau temps, de belles plages, alors je
m'attends à voir en Espagne son côté typiquement européen, mais
aussi joyeux et coloré, et ses belles corridas.
Q : Tu aimes ça ?
R : J'adore ça. Celles que j'ai vues au
Mexique m'ont enthousiasmé, et c'est une des choses que je serai
le plus heureux de découvrir. C'est un spectacle unique de par
sa grandeur.
Q : Et après ces mots, nous disons au
revoir à Otis et nous lui rappelons que la saison des corridas
se termine bientôt s'il veut arriver à temps… Redding, non sans
vous souhaiter un agréable séjour auparavant.
Article et interview : Miguel Pons.